La première affaire de tournante à faire son apparition dans les médias, au printemps 2001, est celle de la jeune Sabrina, une adolescente violée à deux reprises dans la cité des Eiders, dans le XIXème arrondissement de Paris. En 1993, la jeune fille est entraînée dans une cave de la cité par son petit ami Osmane, 19 ans, où elle a des rapports consentants avec lui. Le calvaire de Sabrina va commencer lorsque les copains du jeune homme vont se présenter à la porte du local et demander de pouvoir disposer d'elle. le jeune homme la laisse à la disposition de 14 jeunes de la cité. On retrouvera quinze préservatifs dans la cave.
Ce qui se produit ce soir là est le scénario type de la tournante, selon Me Bourles "la fille sort avec un garçon qui décide d'en faire profiter les copains. Les garçons peuvent avoir quatorze - quinze ans. Parfois la fille est encore plus jeune. Après coup, ils disent qu'elle était d'accord et que, de toute façon, elle couchait avec tout le monde."
Un viol peut être commis sans violence. La pression psychologique exercée par un groupe, la peur de la violence agissant comme un mode de coercition peut amener une victime à ne pas résister aux exigences de ses agresseurs et à se soumettre à leurs ordres. Le comportement soumis dicté par la peur de la victime renforce alors les violeurs dans leur conviction que la victime est en réalité complice. Pour la victime, l'absence de résistance peut générer, par la suite, un intense sentiment de culpabilité qui peut s'avérer, à long terme, plus dommageable que le viol lui même, entraînant de graves séquelles psychologiques et affectives. Cette perception de la complicité de la victime est erronée : un viol, même si les actes sexuels ont été obtenus sans violence mais par la contrainte, est un viol.
Lorsqu'une jeune femme a été victime une première fois d'un viol collectif, elle a désormais une "réputation" qui la marque comme une cible aux yeux des jeunes de son quartier ou de sa cité et qui en font la cible d'agressions ultérieures. Elle est une "Go", une "taspé" une "lopsa" qui se fait "Ken" et si elle parle, elle devient une "lanceba". Pourtant, la jeune Sabrina va surmonter sa honte et , brisant la loi du silence, elle va porter plainte. Cet acte courageux va s'avérer sans résultat car plusieurs violeurs vont être remis en liberté, ce qui va augmenter leur sentiment de pouvoir agir en toute impunité.
Le 3 septembre 1994, alors qu'elle vit sous la surveillance constante de ses proches, trois jeunes repèrent Sabrina dans un bus alors qu'elle se rend Porte de la Villette pour faire des courses. Ils battent rapidement le rappel de leurs amis puis abordent l'adolescente. Un des violeurs lui annonce qu'elle va "regretter d'avoir porté plainte" puis ils l'entraînent à nouveau dans une cave d'immeuble. Deux garçon la déshabille puis pendant plusieurs heures, elle sera victime de sévices sexuels infligés par, entre autres, Djokre, Sekou, Bouzid, Bakari, Djamel, Boubou, Aziz, Ladji, Vergolino, Mostépha et Hacène.
Il faudra attendre sept ans pour que les violeurs, dénoncés et identifiés par la victime, comparaissent devant la justice. Le jour du procès, Ils arrivent décontractés au tribunal et se serrent la main. L'affaire est présentée dans la presse comme un modèle du genre. La jeune femme est secondée par Me Cathrine Perelmutter et l'association "Enfance et partage" qui a décidé le jour précédent de s'associer à sa plainte. Sophie Decis, une juriste, explique qu' "il faut marquer le coup, montrer que les associations, elles aussi, sont présentes. Dans les cités, il existe des codes qu'on ne connaît pas, des rituels qui nous échappent."
Question: faut-il vraiment se soucier des codes et des rituels des cités pour savoir que le viol est condamnable ?
Pourtant, en dépit de cette mobilisation et d'une certaine effervescence médiatique autour du cas de Sabrina, l'intérêt pour le procès tombe brusquement. Le lendemain du procès, seuls deux petits entrefilets, l'un dans le Figaro et l'autre dans le Parisien du 28 avril 2001, signalent le verdict. Ainsi, Le Figaro se borne-t-il à signaler:
"indulgence pour les violeurs - les onze voyous accusés de deux viols collectifs, dont avait été victime une jeune fille de 14 ans, ont été condamnés hier, par la cour des mineurs de Paris, à des peines de prison modérées de quatre à cinq ans, en grande partie assorties de sursis. La cour a suivi l'avocat général qui avait requis des peines de prisons n'obligeant pas les jeunes violeurs à retourner en prison. Les faits remontent à 1993 et s'étaient déroulés dans les caves d'une cité du XIXeme."
En d'autres termes, le procès où il fallait "marquer le coup" a fait long feu. Les violeurs de la jeune Sabrina sont entrés libres au tribunal et en ressortent libres.